Surface libre

Le lac de Guerlédan, en centre Bretagne, a été créé en 1930 lors de la construction d’un barrage hydro-électrique. Il a été vidé 5 fois lors d’une opération appelée assec.
 En 1985, cet événement exceptionnel attire 1,5 million de visiteurs. En 2015, pour la première fois depuis 30 ans, l’eau disparait à nouveau pour révéler les fossiles d’un paysage englouti. Les vestiges du canal de Nantes à Brest, les arbres morts, les carrières d’ardoises se mêlent alors à un foisonnement végétal surgi de ce limon fertile.
En repérant les lieux fin 2014, la disparition programmée de la surface m’a permis d’établir un protocole. A travers une approche de prime abord documentaire, j’ai employé la technique de la reconduction photographique, réalisant des séries de prises de vue en 2015 lors de l’assec, puis en 2016 une fois l’eau revenue. Les points de vue étant identiques, j’ai ensuite rêvé une nouvelle image où les 2 mondes coexistent, celui de la surface, et celui du fond du lac.
L’eau, rendue à la fois visible et transparente, brouille le regard. Les couleurs se mélangent et vibrent au gré des réflexions. La porosité entre les temps (géologique, historique, assec, présent) est accentuée par la figure humaine présente dans certaines images. Les silhouettes au loin marchent le long d’un chemin de halage n’existant plus depuis 80 ans. Les bateaux naviguent plusieurs dizaines de mètres au-dessus du canal. Ces visions réveillent le souvenir d’un engloutissement.
A travers la création de paysages où se mêlent plusieurs temporalités, j’explore un territoire fantasmé. La transparence piège le perception, laissant découvrir les profondeurs de l’eau. Les échelles visuelles se télescopent, interrogeant le spectateur sur la réalité perçue. la surface du lac est ici traversée d’un plongeon dans le passé. Les scientifiques nomment cette frontière séparant eau et air : « Surface libre ».